Traces d'histoire... En hiver - La Fondation de Québec

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Traces d'histoire... En hiver

Traces...
 
Les forts de la mémoire


L'histoire, dont on dit qu'il faut la raconter pour qu'elle existe, n'est jamais loin… Lorsqu'on la croit oubliée parce que mal apprise, ou boudée parce qu'on imagine que seul compte l'avenir, elle se réfugie, discrète, dans le quotidien d'une société et surgit parfois au détour de gestes innocents…
J'ai vu au Québec les sculptures de neige et de glace au temps du carnaval… Des châteaux-forts de plusieurs mètres de haut ; on les construit en briques de glace puis, pour les touristes et les visiteurs, on en fait des lieux d’évocation du temps qui passe et de la mémoire…

Sur la Côte Sud du Saint Laurent, j'ai vu les enfants construire des édifices de neige dont la masse et la hauteur font leur fierté. Souvent aidés par leur père, les gamins se servent d’outils parfois vieux de plus d’un siècle, pics, crochets, scie à glace… conservés dans les maisons de famille. L'hiver, pourvu que l'on ait un peu d'espace et la bénédiction paternelle, on construit son "fort"…

- Il est beau ton igloo, dis-je un jour à Etienne, 13 ans…
- C'est pas un igloo, c'est un fort ! a-t-il rétorqué avec un air scandalisé…


Moi, j’imaginais une référence aux abris traditionnels des peuples du grand Nord canadien. Je me trompais… Et il faut entendre le nom de ces constructions dans l’accent québécois qui invite ici au double sens : ce sont des  "fâr". Vers Québec, on vous dira volontiers que ce sont des forts, et plus loin, du côté de Rimouski, ce sont des phares…

J’opte pour la première interprétation. Ces forts miniatures dans lesquels jouent innocemment les enfants, sont la réminiscence des forts de bois, puis de pierre, érigés à la hâte sur toute la colonie de Nouvelle-France au début du XVIIIe siècle, après le traité d’Utrecht ; l’Acadie est désormais anglaise. Les forces de la Nouvelle-Angleterre sont 12 fois plus nombreuses que celles des Français, Versailles refuse d’envoyer des renforts : la menace de coups de main ou d’une invasion est permanente. En 1728, le Gouverneur ordonne la construction d’un fort dans chaque Seigneurie…

Journal de voyage...


René Lévesque (février 2001)

A la recherche d'une sépulture


Notre expédition prenait des allures de conspiration !

A l'instigation d'André Corriveau
(1), notre petite troupe s'était réunie au pied de la cathédrale de Québec, et l'on s'apprêtait à visiter les "voûtes" incognito. Incognito, c'est vite dit : il y avait là, embarrassés de manteaux, de tuques et autres mitaines, Corriveau, Pierre Morency, Jacques Lacoursière (2), quelques autres Québécois férus d'histoire et bien sûr René Lévesque (3) qui entendait nous montrer comment le tombeau de Champlain pouvait être là tout en y étant pas… André Targe (4) et moi, nous n'en menions pas large ! D'abord parce que filmer caméra au poing dans des souterrains, ce n'est pas évident, ensuite parce qu'il flottait sur cette affaire comme un léger parfum d'improvisation clandestine déconcertant…

"Mais, quelqu'un a-t-il la clé ?" entendis-je…
Oui, quelqu'un avait la clef et fourrageait dans l'antique serrure. Quelques cliquetis plus tard, ladite serrure céda dans un hoquet eraillé et la lourde porte en bois s'ouvrit avec un grincement de circonstance qui résonna longtemps, loin et très bas, sous les fameuses voûtes…

Ces souterrains que nous découvrions en février 2001, ne sont pas ceux que l'on visite aujourd'hui, aménagés et ouverts au public depuis juillet 2013. Encombré de gravas, de ruines et de débris divers, un autre secteur attend depuis 1647, date de la construction de la première église paroissiale, soit de nouvelles fouilles, soit un oubli total. Mais précisément, parce que l'on sait que depuis ses origines l'ensemble du site abrite les restes de plus d'un millier de dépouilles dont celles de quelques évêques - Monseigneur de Laval, le premier d'entre eux - de quatre Gouverneurs de la place, Frontenac, Vaudreuil, Callières et Jonquière, on échafaude encore des hypothèses sur la présence en ces lieux emplis de poussière et d'éternité silencieuse, des reliques de Champlain. C'est du moins ce que pensait René Lévesque jusqu'en 1989 lorsqu'il émit une autre théorie, celle d'une chapelle enfouie "quelque part" sous la rue de Buade… Il n'avait sûrement pas tort puisque depuis, bon nombre de chercheurs s'accordent à situer cette fameuse chapelle sous la jonction de la rue de Buade et de la rue du Fort…  Pourtant, en ce matin glacial de 2001, il doutait encore.

La descente périlleuse d'un escalier sans âge et chichement éclairé par une ampoule vacillante, s'acheva bientôt dans une cave d'où partaient plusieurs couloirs : un véritable labyrinthe. Lévesque s'animait et nous tous, pris d'une sourde émotion, suivions le maigre faisceau de sa petite lampe torche…

- Alors ici, c'est probablement un notable qui reposait… Mais il n'y a plus rien…

Si, justement : comme un sarcophage au couvercle brisé par des pilleurs de tombes !

- Là, il y avait un Jésuite… Trop jeune ! Et là… (il farfouille dans des pierres) Là... Longtemps j'ai été sûr qu'il fallait creuser là…

Je suis pris d'un vague vertige et je vois Targe filmer des détails infimes, des débris non identifiés :

- Mais là, ce sont des ossements ! souffle-t-il.
- Oh, des ossements, il y en partout, répond Lévesque. Un jour, on coulera tout ça dans du béton, sans savoir... On ne saura jamais !

Près d'une heure, nous avons piétiné un peu de la poussière de la Nouvelle-France…

Déjà, Corriveau nous rassemblait, nous pressait de remonter, lorsque la torche de Lévesque rendit l'âme. Au même instant, la lumière épileptique de l'escalier s'éteignit et il n'y eut plus que la lueur bleuâtre de la caméra pour éclairer nos visages incrédules.

- René, dis-je, c'est un coup de Champlain, ça ! Non ?
- Ca ne m'étonnerait pas, répondit-il. J'en suis même sûr !


Dans le noir, j'ai deviné son sourire espiègle…

Réunis plus tard dans un restaurant du quartier, nous évoquions toutes ces recherches, l'incertitude,  la curieuse indifférence de certains et le peu d'empressement de quelques autres. C'est que, me dit-on, trouver la sépulture de Champlain ne serait peut être pas seulement un événement archéologique… La rechercher seulement, relève presque du politique ! La trouver ne raviverait-elle pas certaines tensions ? L'incertitude contente probablement tout le monde…

- En somme, hasardais-je, on entretient le mythe ?
- Que veux-tu dire ? Champlain serait une construction de l'histoire ?
- Disons qu'il a l'étoffe du héros légendaire…  Incertitude sur sa naissance, jeunesse embrumée de doutes, formation énigmatique, des documents d'état civil qui brûlent, un visage inconnu, pas de descendance avouée, sépulture introuvable…
- Mais ça ne le rend que plus sympathique, dit doucement René Lévesque. Et encore plus crédible comme Fondateur de Québec… Tu ne crois pas ?

Son regard s'est perdu dans un rêve vieux de quatre siècles…
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1 - André Corriveau, alors réalisateur de Radio-Canada à Québec
2 - Jacques Lacoursière, historien, auteur, vulgarisateur de l'histoire du Québec
3 - René Lévesque (1925-2007), archéologue, auteur.
4 - André Targe (1946-2008), universitaire grenoblois, documentariste, réalisateur, auteur.

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